Des Cent-Jours

Janoléon, cent deuxième jour sur Terre.
Au matin du 24 fructidor de l'an CCXVI, jour de l'Écrevisse, la brume couvrait de son épais manteau la morne plaine de Goyang, située à quelques lieues à l'ouest de Séoul. La campagne alentour semblait résignée à l'idée qu'en son sein se déroulerait la plus terrible des épreuves que les princes allaient devoir affronter. Nul oiseau n'osait, de son chant guilleret, troubler la quiétude de l'endroit, mais au loin résonnaient encore les cris des bêtes de la nuit, tapies dans l'ombre restreinte que voulait bien accorder le jour naissant. Bientôt un tumulte, d'abord sourd, puis de plus en plus précis, vînt rompre le silence morbide de ce matin d'automne précoce. La horde impériale s'approchait, décidée et vindicative, "comme une onde qui bout dans une urne trop pleine".
Les deux princes, voyageant côte à côte, prirent connaissance des lieux. Derrière eux, fidèle, suivait le reste de la Vieille Garde, soumise plus que jamais au bon vouloir de cette hydre à deux têtes qui faisait trembler l'Orient. On reconnaissait le maréchal G., les yeux cernés, encore estourbi des combats de la veille. À son côté cheminait la générale Y., indigène sublime que le maréchal adorait en secret ; on vit aussi les parents de la générale, endimanchés, prêts à la bataille comme de jeunes recrues. Tout ce monde-là était fort gai et bruyant, et faisait grande impression sur la populace locale, qui s'émerveillait de tant de lustre et d'aisance. Aux cris de "Vive les jumeaux !", "Qu'ils sont mignons !" ou "Comme ils sont étranges !", les badauds regardaient, curieux, le cortège traverser l'artère principale.
En dépit de la popularité et de l'amour que leur portaient les gens simples, ses altesses Jano et Gabi peinaient à garder une contenance dans le fiacre qui les menait à leur destin. La route cahotique, la clameur diffuse du peuple aimant et la chaleur étonnament présente forçaient leurs yeux, pourtant si grands, à se clore. "Repos mérité des guerriers !", s'exclama le maréchal, toujours bienveillant envers les deux souverains, qu'il vit presque naître cent jours plus tôt. Le reste de la troupe acquiesça aussitôt...
Au fur et à mesure que les membres de la famille impériale avançaient, les contours de la citadelle se dessinaient au loin. "Tout se jouera ici", pensèrent-ils de concert. Le moment était venu, après cent jours d'aventures, de fatigue et de peine, cent jours de rires et de bonheur, cent jours légendaires, oui ! le moment était venu de fixer à jamais leur auguste portrait dans le bromure d'argent.
L'ascension de la citadelle ne se fit pas sans heurts : le fiacre impérial, trop large, peinait à passer les portes des machines à ascension. Après de nombreuses tentatives, ils parvinrent tous au deuxième niveau du bâtiment où, déambulant dans le dédale des couloirs, ils aperçurent enfin l'enseigne tant redoutée : Studio Bambini. Les princes, armés d'un sang-froid royal, ne daignèrent pas ouvrir même un œil. La générale, dans un sursaut de réalisme, faillit ne pas avancer plus, tant son accoutrement lui paraissait peu approprié pour l'occasion. Le maréchal, pris de panique et d'amour, la rassura de quelques mots doux et attentionnés. Seuls les parents de la générale semblaient peu impressionnés : ils avaient préparé cette bataille avec soin et méticulosité, et avaient pensé à se vêtir et se chausser de manière adéquate. Sans doute l'expérience de ce genre d'événement leur avait dicté la marche à suivre en pareille situation. On ouvrit la porte. Le supplice allait commencer.
Ô, indescriptible affrontement !.. Mitraille, canons, tirs répétés, aveuglements, visages tordus et corps vrillés, les hostilités faisaient rage. Philippe le Hardi aurait pu dire, en de telles circonstances : "Père ! (Re)gardez-vous à gauche ! Mère ! (Re)gardez-vous à droite !" Assaillis par les invectives du faiseur d'images, cet ennemi du naturel, nos héros ne tardèrent pas à baisser la garde et à se conformer aux injonctions du maître des lieux. Triste reddition : la Vieille Garde s'est finalement rendue. Le maréchal G. est parti le premier, devant vaquer à de plus lucratives occupations, et il laissa là les deux princes face à leur sort, dans le crépitement lumineux des flashs du studio. L'Histoire gardera le souvenir de cette trahison...
"Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,
Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !"
"Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,
Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !"
Nota bene : Les cent jours d'un bébé sont très importants dans la culture coréenne traditionnelle, où la mortalité infantile était encore forte il y a peu. On fête donc le centième jour des enfants en invitant la famille et les amis et en prenant les premières photos. Nous, on a juste pris les photos, qui seront prêtes dans quinze jours...

1 Comments:
Impressionnant !! mais où vas-tu chercher tout çà ?? cher frangin ou Maréchal G !! c'est génial ... on en veut encore ...
à quand la sortie d'un bouquin pour les futurs parents qui hésiteraient encore ? car c'est sûr, l'écrivain sommeille en toi !!
Bisous ..... ta soeur C. !!
05:12
Enregistrer un commentaire
<< Home